Quand la réalité virtuelle enseigne le droit : l’apport de la sémiotique

Dans le cadre de son travail sur l’apprentissage immersif et la vulgarisation du droits’inscrivant dans le Projet VIRAJ – Virtualisation et Augmentation de la Justice, le Laboratoire de cyberjustice vous présente une série de sept billets de blogue, publiés à intervalle de deux semaines, explorant les différents enjeux et avancées en lien avec l’apprentissage immersif, dont voici le troisième.

Dans la continuité de notre analyse des divers éléments à considérer lors du développement de plateformes immersives destinées à l’apprentissage du droit, nous nous intéressons, dans le présent article, à la sémiotique.


Image générée par Mistral AI

Définie par la vitrine linguistique de l’Office québécois de la langue française comme la « théorie générale des signes », la sémiotique analyse les signes et la signification qu’ils peuvent contenir. En droit, elle joue un rôle particulièrement important, car une grande partie de la pratique repose sur l’interprétation des textes législatifs et une symbolique particulière au sein des tribunaux. Dans cet article, nous verrons ainsi quelles particularités les outils de réalité virtuelle revêtent en matière de sémiotique et quels sont les éléments à prendre en considération afin d’établir de bonnes pratiques pour la création de plateformes immersives pour l’apprentissage du droit.

 

1. Comprendre la sémiotique

L’analyse des signes

Comme cela a été mentionné, la sémiotique est une discipline qui étudie les signes. Pour commencer, il faut comprendre ce que sont ces signes. Ils peuvent se présenter sous diverses formes, telles que des mots, des symboles ou des images. Charles Sanders Pierce, un des pères de la sémiotique a défini les signes de la manière suivante :

 

“A sign is anything which is related to a second thing, its object, in respect to a quality, in such a way to bring a Third thing, its Interpretant into relation to the same Object, and that in such a way to bring a Fourth into relation to that object in the same form, ad infinitum. If the series is broken off, the Signs, in so far, falls short of the perfect significant character. It is not necessary that the Interpretant should actually exist”

 

Un signe constitue donc tout élément qui détermine un autre signe et se comprend comme une relation triadique entre le representamen (le Representatem : le sens donné à l’objet), l’objet et l’interprétant (Charles S. Pierce).

Par ailleurs, la sémiologie (la mise en pratique de la sémiotique) constitue une discipline essentielle, puisqu’elle fait partie intégrante du processus de communication. En effet, dans l’analyse des échanges de communication, nous constatons que les échanges de certains signes entre l’émetteur et le destinataire peuvent influencer la relation entre les deux parties ou l’émetteur lui-même.

 

Les différents niveaux de la sémiotique :

L’analyse de la signification d’un signe se fait sur différents niveaux :

  • Le niveau syntactiquequi se concentre davantage sur la relation entre les signes. Par exemple pour un texte, l’analyse va porter sur les liens entre les différents mots, leur fonction dans la phrase et l’impact que cela va avoir sur la phrase finale.
  • Le niveau sémantique porte sur le symbole et ce qu’il représente, sur sa signification. Il peut notamment tenir compte du vocabulaire utilisé dans le cadre d’un texte, de la composition et de la disposition des différents éléments d’une image ou d’un sigle.
  • Le niveau pragmatique lie les symboles et ce qu’ils représentent avec leur interprétant. Celui-ci tient donc compte de contexte dans lequel on établit la signification du signe, des effets que son interprétation a sur l’utilisateur, et du contexte culturel.

 

2. La sémiotique, une discipline importante dans différents domaines

En éducation :

La sémiotique est une discipline liée à la communication, mais elle n’est pas fréquemment considérée comme faisant partie intégrante de l’éducation. En effet, l’enseignement et les théories de l’apprentissage se concentrent principalement sur des concepts cognitifs, ce qui les éloigne des pratiques sémiologiques, qui sont davantage ancrées dans un processus social.

Pourtant, la sémiotique peut lui être très bénéfique et participer à la transmission du savoir. En analysant et discutant de la signification de textes, de modèles mathématiques, ou encore d’œuvres d’art, les étudiants acquièrent des informations qui sont essentielles pour la compréhension de concepts variés.

La pratique de la sémiologie permet également de favoriser l’apprentissage multimodal, notamment à travers l’échange entre les étudiants ou encore la visualisation de mise en scène, et l’expérimentation situationnelle. Ces approches, et le cumul de celles-ci sont en effet reconnus pour permettre une meilleure compréhension et l’assimilation des savoirs.

 

En droit :

En droit, la sémiotique occupe une place particulièrement importante. Comme indiqué dans l’introduction, le droit est une discipline où l’interprétation joue un grand rôle et, où la symbolique à une place importante dans les procès. Dès lors, la sémiotique est une pratique courante chez les juristes.

Dans les concepts juridiques, les éléments d’interprétations sont multiples : le choix des mots dans les textes législatifs ou leur ordre peut par exemple parfois en changer tout le sens. Cela confère aux lois une certaine complexité. Par conséquent, l’analyse de concepts juridiques requiert souvent une attention portant sur la loi et les débats qui ont mené à l’émergence de ce concept, mais également sur procédures et litiges le concernant, et sur les interprétations qu’en ont faites les parties à ces litiges (D.J. Merritt). Un tel exercice requiert donc souvent la création d’une image mentale.

Malgré leur complexité, la compréhension des concepts juridiques est essentielle ; les signes qui les composent deviennent les outils des juristes. Leur interprétation doit prendre également en compte les contextes social et culturel dans lesquels a lieu son interprétation. Dès lors on discutera davantage d’analyse de la construction juridique. Il s’agit par ailleurs de la principale technique d’interprétation moderne des lois (Modern principle of startutory interpretation). C’est notamment ce qu’a appuyé John Reed, fondateur de la Dickson School of Law, durant toute sa carrière de professeur. Il a accordé une importance toute particulière à la signification des lois et concepts juridiques.

Nous noterons par ailleurs que le droit est une discipline revêtant de nombreuses traditions est symboles, notamment au sein du tribunal, qui lui confère une certaine autorité (disposition de la salle, tenue obligatoire des avocats …). La présentation de ces symboles et l’étude de leur signification sont également très intéressantes pour la compréhension du droit.

Ainsi, dans l’apprentissage du droit, la sémiotique va jouer un rôle particulièrement important dans la compréhension des différentes notions. De manière générale, il a été observé que l’apprentissage du droit mobilisait davantage l’hémisphère droit du cerveau, qui a un impact important sur la capacité de réflexion, notamment avec sa capacité de synthèse des informations. Dès lors, l’emploi d’images et d’autres signes en les alliant à des mots peut faciliter l’assimilation.

 

3. Réalité virtuelle et sémiotique

La prise en considération de la sémiotique a toute sa place dans le développement des mondes immersifs, puisque la réalité virtuelle est considérée comme un moyen de communication. Bien que la communication résulte principalement d’interactions entre la machine et l’utilisateur (même si la communication entre divers avatars est également possible), les mondes immersifs permettent la transmission d’informations. Cela se traduit dans le design des espaces ainsi que la création de narratifs et de mises en situation.

Dès lors, des analyses peuvent être menées sous le prisme de l’étude des relations entre l’humain (utilisateur) et la machine (ici les systèmes de VR).

 

Le calque des niveaux de sémiotique sur la VR

De la même manière qu’un texte peut se soumettre aux différents niveaux d’analyses sémiotiques qui ont été présentés précédemment, Barbara Rita Barricelli, professeure à Milan, a appliqué ces niveaux d’analyses aux différents éléments d’un système de VR, dans un article intitulé « Semiotics of virtual reality as a communication process », afin de mieux comprendre comment celui-ci transmettait l’information et l’impact que celui-ci pouvait avoir sur l’utilisateur. La technologie se découpe ainsi :

  • Le niveau syntactique se trouve dans la structure du système, du fait que celui-ci soit basé sur des principes de communication visuels et des choix rhétoriques. Cela confère une certaine importance à l’iconicité des signes et le niveau de réalisme dans le graphisme des mondes de réalité virtuelle.
  • Le niveau sémantique, quant à lui, repose surtout sur le modèle qui est utilisé. Puisqu’un monde immersif est la représentation d’un environnement (imaginaire ou réel), son niveau de correspondance au monde, dont il est inspiré, peut constituer une interprétation particulière et avoir un impact sur sa compréhension.
  • Le niveau pragmatique, pour sa part, relève de l’interaction entre l’utilisateur et le modèle. L’utilisateur devient alors un acteur dans la simulation du monde immersif, ce qui peut avoir un effet sur sa lecture des informations qui le constitue, et notamment sur l’efficacité de la transformation des informations.

Cette mise en parallèle nous permet de comprendre que la sémiotique a un rôle important dans les mondes immersifs et de distinguer deux niveaux auxquels elle s’applique, en particulier lorsque la plateforme est utilisée à des fins éducatives. Dans un premier temps, la sémiotique va jouer un rôle dans la prise en considération de signes particuliers qui sont associés à des concepts (par exemple le concept de tribunal). Elle invite donc à un transfert des signes et de leur interprétation dans le monde virtuel pour une bonne transmission de l’enseignement. Puis, la sémiotique va jouer un rôle dans la mise en relation du concept de base que l’on souhaite enseigner aux apprenants et la transposition de ce concept dans le monde de réalité virtuelle notamment à travers les différents éléments constitutifs de celui-ci.

 

Impacts et spécificités sémiologiques dans la VR

Au vu des éléments expliqués précédemment, nous comprenons que porter une attention particulière aux signes qui sont utilisés dans les mondes virtuels et à leur signification (notamment lorsque ces plateformes sont employées à des fins d’enseignement) peut impacter la manière dont l’information est perçue par l’utilisateur et l’efficacité de ce dernier dans la rétention des connaissances. Toutefois, la réalité virtuelle est une technologie particulière et dont les spécificités se reflètent également lorsque l’on veut prendre en considération les aspects de sémiotique dans le développement de plateformes d’apprentissage.

 

L’aspect visuel des signes présents dans les mondes immersifs

Image générée par Mistral AI

Bien que la multisensorialité soit un des avantages de la réalité virtuelle, pour l’heure, la transmission des informations se fait principalement de manière visuelle ; ce qui implique en matière de sémiotique qu’une grande partie des signes dans la transmission d’une information seront visuels. Il est à noter que les signes visuels prennent par ailleurs davantage la forme d’images, d’icônes, et de symboles. D’un point de vue ergonomique, l’utilisation des symboles et images plutôt que de longs textes aide à atténuer les effets physiologiques néfastes que peut entraîner l’utilisation de la réalité virtuelle (douleurs musculaires dues au poids du casque de VR, nausées, surstimulation). Toutefois, nous émettons plusieurs observations quant à son emploi dans l’enseignements du droit.

D’une part, en droit, discipline dans laquelle les connaissances sont principalement diffusées sous forme écrite, le développement de plateformes d’apprentissage immersif impliquera une adaptation des concepts en symboles visuels. L’illustration des concepts peut être certes bénéfique pour l’apprentissage de ceux-ci, car elle peut, par le biais de mises en situation, en simplifier la compréhension et la mémorisation. Elle offre un enseignement qui devient multimodal. Toutefois, une telle transformation requiert une attention particulière en matière de réalisme. Bien que des études récentes démontrent qu’il n’était pas nécessaire d’avoir un niveau de réalisme parfait pour obtenir une communication efficace, le droit est une discipline très réglementée et dans laquelle le niveau de détail est important. Dès lors, il semble essentiel de faire attention au niveau de détail que contiennent les signes visuels sur les plateformes immersives pour une exactitude de l’information.

 

La participation de l’utilisateur et la relation utilisateur-machine

Comme nous en avions discuté dans nos précédents articles de blogue, l’un des aspects clés de la réalité virtuelle est l’implication active de l’utilisateur. Cela lui permet, dans le contexte d’un apprentissage immersif, de ne pas seulement recevoir passivement l’information. Cela a pour effet non seulement de plonger l’utilisateur dans un monde virtuel et de percevoir un sentiment de présence, mais aussi d’affecter la manière dont le contenu est véhiculé en matière de sémiotique.

Bien que le système soit encore principalement visuel, l’utilisation d’une multiplicité de sens par l’utilisateur lui permettra, dans la compréhension d’un concept, de saisir tous les éléments qui en sous-tendent. De plus, il pourra en explorer les différentes facettes. Par conséquent, le sens que l’utilisateur donnera à ces concepts ou à d’autres signes sera fonction de son interaction avec la machine. Il est à noter que cela améliore l’efficacité de l’apprentissage et entraine notre cerveau à reconnaître des faits et de situations nécessitant l’application d’un concept particulier.

L’utilisation de la réalité virtuelle dans la communication, grâce à son approche de l’apprentissage par l’expérience et à sa capacité à offrir une « exploration d’un univers », correspond au concept de signification pure en sémiotique. Toutefois, cela traduit également une absence d’émetteur humain qui affecte la relation entre l’émetteur et le récepteur, et peut influer sur l’interprétation du message et les apprentissages que l’étudiant en tirera. Des questions peuvent être soulevées quant à la capacité de réponse de la machine face à l’utilisateur.

En effet, avec l’émergence de l’intelligence artificielle, il est fort probable que la création de récits immersifs soit de plus en plus d’être automatisée. Cela pose des interrogations quant au niveau de précision et la fiabilité des informations qui seront présentées sur les plateformes d’apprentissages.

Il est impératif de garantir une compréhension exacte des principes et des symboles juridiques.  Les inquiétudes sont liées au fait que si l’on utilise des modèles d’IA pour créer des simulations de tribunaux ou des capsules explicatives de notions juridiques, ceux-ci peuvent commettre des erreurs, être imprécis ou encore ne pas tenir compte du droit.

D’une part, nous savons que les modèles génératifs actuels manquent de rigueur sur leur entrainement juridique. Le droit étant une matière vivante, il est souvent influencé par l’interprétation qui est faite de différents concepts, ce qui rend nécessaire la mise à jour très fréquente des bases de données. De plus, son système n’est pas parfait, car on observe encore beaucoup d’hallucinations concernant des lois ou des décisions. En outre, la plupart des modèles proviennent toujours des États-Unis, ce qui peut fausser l’apprentissage en ne tenant pas compte du contexte culturel et notamment juridique, du pays. On peut se questionner sur leur capacité à fournir des indices et des éléments narratifs pour une compréhension adéquate du contexte juridique propre à un pays donné, dans lequel on souhaite utiliser des plateformes immersives. Par exemple, il se peut qu’elle ne prenne pas en considération la différence dans la disposition d’un tribunal canadien ou étatsunien.

Nous pourrions aussi envisager l’impact potentiel sur la manière dont les concepts seraient interprétés par les apprenants. L’utilisation de l’IA dans la création des narratifs pourrait entrainer une vision plus uniforme du droit et peut-être limiter la capacité d’évolution des concepts.

 

4. Conseils de bonne pratique

Prenant en considération les éléments présentés auparavant, nous observons divers éléments auxquels il convient de faire attention dans le développement de plateformes d’apprentissage immersif.

  • Il faut cependant trouver un équilibre entre une narration et un environnement suffisamment simples, pour éviter la surcharge cognitive, et un niveau de détail suffisant, pour transmettre des informations complètes et exactes.
  • Il importe également de s’assurer (notamment en ce qui concerne l’utilisation de l’IA dans la création des plateformes et narratifs) que le contenu a suffisamment été adapté au contexte culturel. Les universités qui souhaitent mettre en œuvre cette technologie doivent s’impliquer activement dans sa conception pour garantir un résultat optimal.
  • Il est essentiel pour les développeurs d’avoir une bonne compréhension des différents concepts et signes avant de les transposer en VR. Cette étape permet d’optimiser l’apprentissage. Par conséquent, la collaboration avec des juristes peut s’avérer très utile.

Principales ressources utilisées :

  • Chatenet, L., & Giuliana, G. T. (Eds.). (2025). Semiovers: pour une sémiotique des mondes virtuels et numériques (Prima edizione.). Aracne. Lien
  • Lonjou, L., Augras, A. C., Grosboillot, N., & Perrochon, A. (2023). Évaluation de la charge cognitive et de la performance dans la réalité virtuelle immersive et non immersive : Une étude croisée dans le domaine de l’éducation à la santé. Revue Scientifique Des Travaux de Fin d’étude En Rééducation et Réadaptation, 1. Lien
  • Rahmanova, A. (2025). Evolution of Libraries in the Digital Era: Redefining Access, Education, and Cultural Preservation. Library Archive and Museum Research Journal, 6(1), 23–38. Lien
  • Davidson, K. (2021). The Challenges of the Virtual Classroom—The Semiotics of Transmedial Literacy in VR Education. Language and Semiotic Studies, 7(4), 1–25. Lien
  • Van Fleet, P. (2011). Tarski, Peirce and Truth-Correspondences in Law: Can Semiotic Truth-Analysis Adequately Describe Legal Discourse? In J. M. Broekman & F. J. Mootz (Eds.), The Semiotics of Law in Legal Education (pp. 57–73). Springer Netherlands. Lien
  • Barricelli, B. R., Gadia, D., Rizzi, A., & Marini, D. L. R. (2016). Semiotics of virtual reality as a communication process. Behaviour & Information Technology, 35(11), 879–896. Lien
  • Lloyd, Harold Anthony, How To Do Things With Signs: Semiotics in Legal Theory, Practice, and Education (January 8, 2020). 55 University of Richmond Law Review 861 (2021), Available at SSRN: Lien 1 ou Lien 2

 

 

 

Ce contenu a été mis à jour le 9 janvier 2026 à 9 h 53 min.