Afin de répondre aux nombreux défis auxquels fait face le système de santé, les jumeaux numériques constituent une technologie qui pourrait s’avérer prometteuse en raison de leur capacité à modéliser le patient ou son organe grâce à l’utilisation de données réelles afin d’améliorer la prévention, le diagnostic et le traitement.
Cependant, comme cette technologie repose sur l’utilisation de données personnelles et sur l’intelligence artificielle, elle présente des problèmes juridiques et éthiques considérables.
Dans ce contexte, il paraît important de comprendre dans un premier temps ce que sont que les jumeaux numérique dans le domaine de la santé et leur dépendance aux données sensibles. Il est également nécessaire d’étudier la question de la responsabilité en cas de dommage et les enjeux concernant le consentement et la confidentialité afin d’envisager finalement les conditions d’appropriation de cette innovation par les acteurs de santé.
Cela permettra de disposer d’une idée assez globale de l’impact de cette nouvelle technologie dans un domaine aussi sensible que la médecine. Même s’il s’agit d’une technologie mondialisée, j’ai décidé ici de me concentrer sur le cas de la France.
Comprendre les jumeaux numériques
Le développement des jumeaux numérique en santé s’inscrit dans un contexte marqué par deux évolutions majeures. D’une part, depuis quelques années, de nombreux enjeux en matière de santé font surface, comme l’augmentation des maladies chroniques ou encore le vieillissement de la population. D’autre part, l’essor de la technologie numérique et de l’intelligence artificielle offrent de nouvelles possibilités en matière de médecine personnalisée, de recherche et de prévention.
L’objectif de nombreux travaux en santé était de faire progresser continuellement la médecine afin de répondre au mieux à ces problèmes sociétaux.
Même si cette technologie inspirée de l’industrie a dans un premier temps été développée dans d’autres secteurs et notamment le secteur aéronautique, il a ensuite été transposé à la santé, représentant alors une avancée majeure dans le secteur.
Effectivement, c’est la NASA qui a développé et utilisé la première un jumeau numérique lorsqu’un réservoir à oxygène a explosé dans le vaisseau spatial Apollo 13 survenu en 1970. Afin de diagnostiquer au mieux les problèmes en temps réel, la NASA avait alors utilisé des répliques physiques du vaisseau restées au sol et a pu ainsi réparer les dommages et concevoir un plan de sauvetage.
Il faudra toutefois attendre 30 ans pour que le concept de « digital twin » émerge.
Le jumeau numérique, ou « digital twin » en anglais, est défini par la Commission européenne comme « une représentation numérique d’entités ou de processus » utilisant « des données en temps réel et historiques pour représenter le passé et le présent » et créer « des modèles pour simuler des scénarios futurs ».
Lorsqu’on évoque le terme de jumeau numérique en médecine il s’agit alors d’une représentation virtuelle, dynamique et précise d’un patient, d’un organe ou d’un processus physiologique. Les données qui l’alimentent sont perçues en temps réel par des imageries médicales, des capteurs connectés ou encore des dossiers cliniques et d’analyses génétiques.
Le jumeau évolue ainsi en en parallèle du sujet réel permettant alors de simuler des scénarios cliniques, de prédire l’évolution d’une maladie ou d’évaluer l’efficacité d’un traitement personnalisé.
Introduire le jumeau en santé permet ainsi de soutenir une médecine plus prédictive, moins invasive et personnalisée mais également d’offrir une vision plus globale du patient. C’est pour cela qu’il est au cœur de plusieurs initiatives européennes, comme EDITH (Ecosystem for Digital Twins in Healthcare) lancé en 2023 qui vise à structurer un écosystème autour du jumeau numérique en santé.
Néanmoins, comme leur mise en place pose des défis technologiques et juridiques mais également éthique et sociétaux, une feuille de route pour le jumeau numérique a été publiée en octobre 2025 après deux années de travaux du consortium « EDITH ».
En France, des projets comme Meditwin illustrent également cette ambition de développer des répliques numériques du corps humain à visée médicale directe. Ce projet financé par le plan France 2030 a pour ambition de créer une plateforme de jumeau numérique fiable et interopérable associant chercheurs, médecins et industriels afin d’accélérer la transition vers une médecine de précision.
Toutefois, le jumeau numérique soulève des questions juridiques et éthiques majeures. Les travaux de la Délégation au numérique en santé (DNS) et les réflexions européennes rappellent qu’il ne s’agit pas d’un simple outil technique mais bien d’un objet qui touche à une personne, à ses données sensibles et à la relation de soin.
Pourquoi les jumeaux sont dépendants des données sensibles ?
Le jumeau mobilise des données de santé, mais également des données génétiques, biologiques, comportementales, parfois environnementales ou issues de capteurs et d’objets connectés.
Son fonctionnement repose donc nécessairement sur une multitude de données personnelles révélant non seulement l’état de santé d’une personne mais également son mode de vie, ses antécédents, ses risques futurs et parfois même des éléments de son intimité biologique.
Or ces données qualifiées de « sensibles » dans l’article 9 du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) et la Loi informatique et liberté de 1978 sont protégées par des régimes stricts, en Europe par le RGPD.
Ces textes précisent que leur traitement requiert une base légale explicite comme le consentement ou une mission d’intérêt public. Néanmoins, les jumeaux numériques effectuent des croisements de données de sources multiples avec les hôpitaux ou encore les laboratoires privés, multipliant ainsi les risques de fuites ou d’usages non autorisés des données.
Une autre question se pose ici. Dans le cas où les jumeaux seraient détenus ou hébergés par des organismes privés, ces informations de santé pourraient être utilisées à l’insu des patients et se retourner contre eux. L’exemple le plus simple serait une compagnie d’assurance maladie qui utiliserait ces informations pour refuser un prêt ou même augmenter ses primes dans le cas d’une personne malade.
C’est pour cela que l’entreprise française Octopize a développé un logiciel d’anonymisation des données évalué favorablement par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) en 2020 suivant les trois critères que sont l’individualisation des données, la corrélation et l’inférence. Suivant l’avis du G29, soit un groupe de travail rassemblant les représentants de chaque autorité indépendante de protection des données nationale, il serait alors impossible en pratique de réidentifier les données. Elles seraient complètement exploitables, conservables sans limites et partageables hors UE, car elles ne seraient plus soumises au RGPD.
Il existe cependant d’autres questionnements quant à l’utilisation de jumeaux numérique en santé comme celle de sa fiabilité. En effet, cette dernière est complètement dépendante de la qualité des données, de leur précision et de l’actualisation des informations qui l’alimentent. Des informations erronées ou manquantes peuvent ainsi compromettre la validité des prédictions du jumeau numérique. La performance du jumeau numérique repose donc entièrement sur la collecte et l’exploitation de données sensibles, ce qui en fait un outil à la fois puissant et vulnérable.
En effet, comme nous le savons les algorithmes d’Intelligence artificielle (IA) s’entraînent sur des bases de données à grande échelle. Or, ces dernières peuvent s’avérer hétérogènes, incomplètes et pas toujours fiables du fait d’un manque de standardisation ou de l’existence de biais. Un des risques de biais est que ces données utilisées soient source d’une accentuation des inégalités d’accès ou de soins.
De ce fait, si l’entrainement est effectué sur des données compromises, le modèle sera mauvais et effectuera de mauvaises prédictions. Cela signifie qu’en pratique la performance du jumeau dépend de la robustesse de son alimentation des données.
Les jumeaux numériques deviennent alors souvent une cible de choix pour les atteintes à la sécurité car la centralisation des données sensibles combinée à l’usage d’infrastructures numériques lourdes augmente les risques de piratage, de fuite ou d’utilisation abusive. Le jumeau numérique devient alors une concentration des vulnérabilités informationnelles.
Enjeux sur le consentement et la confidentialité
En principe, le consentement doit être libre, spécifique, éclairé et univoque, or avec le jumeau numérique le patient ne consent pas seulement à des soins mais également à la prédiction, à la simulation et potentiellement à la réutilisation de ses données. Il est donc essentiel que ce dernier comprenne parfaitement à quoi il adhère réellement. Le problème ne se limite pas à uniquement à la protection technique des données, il est important de questionner aussi l’autonomie du patient. Ce dernier doit avoir la possibilité de choisir quelles informations partager et garder dans sa sphère privée. La question de l’appartenance découle directement de cette idée de partage d’informations car ils acceptent que leurs données soient utilisées pour la construction des jumeaux numériques. Cependant, en acceptant cela, perdent-ils alors le contrôle de ces informations ?
En santé lorsque l’on évoque le consentement, il est « éclairé et repose sur une information compréhensible, proportionnée et librement acceptée ». Pour assurer sa bonne mise en application, un espace d’échange doit alors exister entre le patient et le soignant pour que chacun ait la possibilité d’apporter sa perspective et sa connaissance. Ensemble, ils déterminent ensuite le traitement à suivre.
Avec l’apparition du jumeau numérique apparaît avec lui un bouleversement en prétendant anticiper l’avenir. Sa parole devient très difficile à contester.
On peut donc se demander comment une personne profane en matière technologique peut-elle faire valoir ses préférences face à une machine présentée comme « optimale » ?
Plusieurs spécialistes du droit alertent donc sur le risque que le consentement qui jusqu’alors était éclairé se transforme en adhésion par défaut. La voix du patient deviendrait affaiblie au profit de l’autorité technique du système. Le choix reviendrait ainsi à la machine perçue comme plus compétente que le jugement et les capacités humaines.
Hannah Arendt (politologue, philosophe et journaliste allemande) rappelait que « le danger ne réside pas seulement dans la puissance de la technique, mais dans notre désengagement critique face à elle. » Le rapport de la Délégation au numérique en santé met en évidence de manière marquante que « si les patients adhèrent passivement aux simulations, et si les cliniciens s’alignent sans réserve sur leurs recommandations, la médecine perd son caractère délibératif pour devenir une application mécanique de prédictions ».
La question du consentement reste donc très centrale car « du fait de la nature multiforme des jumeaux numériques et possibilité d’évolution rapide dans le temps, il est difficile d’imaginer un consentement permanent et éclairé ». Ce dernier doit donc devenir dans ce cas évolutif, réversible et modulaire. Les patients ne doivent pas être interrogés sur leur consentement une seule fois, mais à plusieurs reprises tout au long du processus.
Il devient donc nécessaire de préserver la liberté de choix des patients tout en rendant les modèles suffisamment compréhensibles pour que leurs prédictions puissent être discutées voire même contestées. Dans certains cas, outre la contestation, des personnes pourraient retirer leur consentement ou même demander à ce que certains aspects de leur vie n’apparaissent pas dans les données enregistrées, créant ainsi une importante disparité entre la personne et son jumeau numérique.
Il est essentiel que les patients gardent la maîtrise de leurs données et leur usage. C’est le principe du consentement et de l’autonomie. La société quant à elle doit veiller à ce que ces modèles demeurent des outils de soin et de connaissance et ne se transforment pas en instruments d’aliénation.
Responsabilité en cas d’erreur ou de dommage
L’imputabilité est la question au centre des tensions juridiques. En effet, si une erreur survient suite à une simulation, si une prédiction s’avère erronée ou si une recommandation est mal interprétée, la question se pose de savoir qui peut être tenu responsable. Est-ce le médecin qui s’appuie sur le modèle, le concepteur qui l’a développé, le fournisseur technologique qui l’exploite ou encore l’établissement de santé qui l’utilise ?
Dans un rapport rendu en janvier 2026 dans le bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, il est expliqué que « l’information délivrée par le médecin à son patient et la relation qui se noue entre eux dans le cadre de l’utilisation de ces nouvelles technologies est la pièce maîtresse de la responsabilité médicale » (article L-4001-3 du Code de la santé publique français) ».
Cependant, d’autres questions se dégagent, comme celles autour de la possibilité de considérer que le jumeau numérique soit intégré à une équipe de soin ou bien qu’il soit en autonomie par rapport à cette dernière. Dans ce cas, il contribue à sa façon à la prise de décision médicale et dispose d’un devoir de diligence.
Néanmoins, d’autres juristes se questionnent sur la possibilité que le jumeau soit en réalité un double patient envers qui le fabricant ainsi que les cliniciens ont un devoir de diligence en tant que co-créateurs.
Même si de nouvelles obligations naissent de la législation française avec notamment le Code de la santé publique, le Code de la déontologie médicale, la Loi informatique et liberté de 1978, la Loi relative à la biométrie du 3 août 2021, ou encore le RGPD, aucune décision de justice concernant la responsabilité liée à l’utilisation d’un système d’IA n’existe à ce jour. La responsabilité n’est donc pas clairement établie. Toutefois, la mise en application de nouvelles réglementations européennes telles que le Règlement sur l’IA, qui entrera complètement en vigueur en août 2027, conduira sans doute à faire évoluer la législation.
Une innovation à apprivoiser par les acteurs de santé
Comme les avocates Florence Chafiol et Roxane Blanc-Dubois le précisaient dans un article sur les promesses et défis des jumeaux numériques, il est essentiel que l’environnement juridique soit parfaitement compris et appréhendé dès le départ compte tenu du caractère sensible des données de santé et de l’impact potentiel des jumeaux numériques sur la décision médicale.
Afin d’assurer que cet environnement soit sécuritaire, nécessaire et évolue de manière responsable et équitable, l’ensemble des parties prenantes doit collaborer et dialoguer. Cette démarche de « co-construction avec les patients permettra aussi de prévenir tout sentiment de défiance à l’égard de cette nouvelle technologie. »
Néanmoins, il faut ici rappeler que le modèle d’IA ne doit jamais occulter la personne, il n’est qu’un outil utile et puissant au service de l’être humain. La technologie « enrichit la pratique médicale sans jamais se substituer à l’art du soin ».
Pour que les jumeaux soient pleinement utilisés dans le domaine médical, il faut que ces derniers soient adoptés par les praticiens. Or, d’après un sondage réalisé par Sermo en janvier 2026, 54% des médecins interrogés n’avaient aucune expérience de la technologie du jumeau numérique. Environ 18 % connaissaient le terme mais ne comprenaient pas comment il fonctionnait, et 20% n’avaient lu que des articles à ce sujet.
Ce qui signifie que la notion n’est pas encore connue de tous et qu’avant de souhaiter la développer il faut réussir à faire parler de lui aux principaux intéressés.
Pour certains, comme un médecin généraliste, les jumeaux numériques semblent « prometteurs, en particulier pour les cas complexes », cependant, il faudra encore des années avant qu’ils ne soient utilisés de manière routinière.
Les médecins se questionnent sur de nombreux sujets tels que l’exactitude et la confidentialité des données, car contrairement à d’autres secteurs, les décisions ici peuvent amener à changer la vie des patients. Les principales préoccupations, comme le montre le sondage, sont la précision et la fiabilité des simulations (30 %) et la nécessité d’une validation dans le monde réel (24 %). Les médecins n’ont donc pas de recul sur les effets de l’utilisation d’une telle machine. C’est pour cela qu’il faut mettre en place des adaptations cliniques et des protocoles d’essai afin de valider l’application des jumeaux numériques. Le personnel médical se questionne sur « la précision et la fiabilité dans des contextes cliniques réels ».
Toutefois, les applications cliniques actuelles restent limitées, donc la validation de ces outils dans le monde réel reste une question ouverte sans réponse.
Si l’efficacité est prouvée, cela permettrait aux médecins d’utiliser une approche plus prédictive et plus personnalisée, tout en encourageant un apprentissage en continu afin de perfectionner les jumeaux numériques.
Cette mise en place à grande échelle nécessite une implication précoce des médecins qui jouent un rôle essentiel en termes d’expertise clinique pour guider les développeurs dans la définition des cas d’utilisation appropriée mais aussi l’identification de biais et l’établissement de normes de validation rigoureuses.
Ce contenu a été mis à jour le 5 mai 2026 à 11 h 17 min.

