Grâce à des technologies qui permettent, par exemple, de scanner des objets pour en faire des modèles tridimensionnels exportables (ci-après 3D), les outils de création 3D offrent la possibilité de reproduire des modèles de la vie réelle ou d’en créer des imaginaires. Transposées dans la sphère judiciaire, ces technologies rendent désormais possible de reconstruire des scènes de crime en réalité virtuelle, inaugurant de nouvelles perspectives pour l’analyse judiciaire.
Histoire des origines
La toute première application française de la réalité virtuelle pour reconstituer une scène de crime dans le milieu judiciaire remonte à 2020, après le meurtre d’une octogénaire dans le département de la Somme en 2018. Rien n’était resté de la maison de la victime, incendiée par les agresseurs. La reconstitution virtuelle a eu lieu dans une salle des fêtes. Les plans et les photos ont aidé à modéliser la maison en 3D avec précision. Le jour de la reconstitution, les mis en examen portant un casque qui dispose d’un GPS et de piquets qui détectent et reproduisent les mouvements dans ce casque et sur un écran, ont mimé leur rôle.
“On voit à l’écran ce que voit la personne dans le casque”, résume Philippe Esperança, expert criminalistique national, responsable du laboratoire d’analyses criminalistiques, niché dans une ruelle de Marseille. C’est un calcul instantané, l’ordinateur est si puissant qu’on se croit dans la réalité.
Contexte de l’affaire
Près de 5 ans plus tard, la reconstitution tridimensionnelle a pu être mobilisée cette fois-ci pour la première fois devant les jurés parisiens du palais de justice de l’île de la Cité afin de déclarer Ziya A. coupable du meurtre de son épouse Vanessa R., survenu le 22 novembre 2019 dans la ville de Balikesir en Turquie, après une chute de trois étages d’un immeuble où elle vivait avec son compagnon et leurs trois enfants. Face aux enquêteurs, le mari explique que sa compagne est montée sur une chaise pour réparer un chauffe-eau et changer une ampoule, retrouvée intacte sur la chaise. La piste du suicide a été écartée par les enquêteurs au regard des expertises médico-légales. Deux hypothèses subsistent : une chute accidentelle ou une intervention volontaire d’un tiers.
Toutefois, des preuves matérielles rassemblées lors de l’enquête ont révélé une volonté manifeste de Vanessa de se séparer de son mari qualifié selon elle, dans ses échanges avec ses proches, de pervers narcissique et ont renforcé la thèse d’un homicide conjugal (photos d’hématomes, enregistrement audio de menaces explicites ainsi que des témoignages d’ex-compagnes victimes des violences).
La réalité virtuelle pour tester la vraisemblance de la version de l’accusé
Une reconstitution immersive de la scène de crime en réalité virtuelle réalisée lors de l’instruction au tribunal judiciaire de Paris avait démontré que la configuration du balcon rendait peu crédible l’hypothèse de la chute accidentelle.
Munis d’un casque de réalité virtuelle, d’un écran de projection, de caméras et de capteurs placés sur le corps d’un figurant, les jurés ont pu simuler avec précision les circonstances exactes de la chute en imitant la même position de la victime sur le balcon dans la même configuration spatiale (dimensions, visibilité et mouvements potentiels), pour conclure, en se basant sur la position où se trouvait la chaise supposément employée pour atteindre le plafonnier, qu’il n’était pas possible de voir la rue, ni de basculer dans le vide sans l’intervention d’une force extérieure. À cela s’ajoute le rapport du médecin légiste qui établit que la position du corps de Vanessa, retrouvée à 4 m 30 de la façade, démontre qu’il avait été animé d’une vitesse horizontale incompatible avec une chute accidentelle verticale.
Cet aspect technique de la réalité virtuelle, appuyé par l’ensemble des preuves versées au dossier, s’est avéré incontestablement déterminant dans la qualification des faits, permettant aux jurés de se forger une intime conviction et de condamner Ziya A. à vingt-cinq ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Vanessa, avec un suivi socio-judiciaire, une injonction de soins et une interdiction de contact avec la famille de la victime.
This content has been updated on 01/09/2026 at 9 h 53 min.

